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Option théâtre : l'école du spectateur

Par admin lyc-kastler-guebwiller2, publié le jeudi 19 mai 2022 23:42 - Mis à jour le jeudi 19 mai 2022 23:42
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Gens du pays, Marc-Antoine Cyr – Mise en scène : Laurent Crovella (Espace 110, Illzach – 18 mars 2022) Crédit photo : Julie Schertzer - TAPS

« L’action se déroule en France, dans une ville qui n’est pas nommée mais qui peut évoquer Paris.

Martin Martin, un adolescent sort tous les soirs, contre l’avis de sa mère, pour rejoindre de l’autre côté du périphérique des individus qu'il appelle les Loups et qui s'adonnent à de activités illégales.

Un soir où un feu a été allumé près d'une écluse, il est arrêté et emmené au commissariat où il est interrogé, son prénom ne correspondant pas à sa couleur de peau.

Il n’a pas de papiers sur lui, aucun moyen de prouver son identité dans l’immédiat. Alors on le retient au poste pour la nuit. Lorie Lory, la policière qui procède à l’interrogatoire, met en doute ses propos : Comment peut-on s’appeler Martin Martin alors que son physique semble trahir une autre identité ?

Au moment de l'interrogatoire, se télescopent les moments de sa soirée et de la nuit avec celle de sa journée d'école au cours de laquelle son professeur de français, Kevin Kevin, a tenté de lancer la classe sur un Grand Projet sur l'identité française, sur la diversité culturelle. Il questionne les élèves sur leurs racines, leur pays d’origine et celui de leur famille. Martin Martin, pris entre deux feux, entre deux injonctions à se nommer, se dévoiler, reste mutique. Il se trouve harcelé par des questions qui n’appellent qu’une seule et simple réponse que Lorie Lory et Kevin Kevin semblent incapables d’entendre : Je m’appelle Martin Martin, je viens d’ici, je vis ici, je suis ici. Je suis français. »

 

Les élèves de Terminale et 1ère commentent la pièce

◊ Le sujet de la pièce

● La pièce traite un sujet d’actualité de façon pertinente. Elle met en lumière la difficulté à trouver son identité lorsqu’on vit en France mais qu’on est issu d’une famille d’origine étrangère. C’est le cas de Martin Martin, un adolescent en quête d’identité. Il perçoit avec la bande de Loups une possible intégration, possibilité qui ne lui est pas accordée par la société. Il recherche une place dans ce monde. Il revendique le droit d’être français mais doit faire face aux préjugés à son égard. Ces préjugés sont mis en scène dans la pièce par deux personnages antithétiques. Il y a d’un côté une policière dont les préjugés et positions racistes apparaissent clairement lors de l’interrogatoire que subit Martin Martin. De l’autre, est campé un professeur qui lance avec beaucoup d’enthousiasme un grand projet sur la diversité culturelle à partir des origines familiales de ses élèves. Mais alors qu’il semble incarner l’ouverture, la tolérance, il se montre très maladroit (lorsque par exemple, il évoque « la France d’aujourd’hui » avec « le couscous de Mohamed » et « les sushis de Lee » !) et incapable de comprendre réellement la situation des élèves concernés. A travers ses propos et les activités proposées aux élèves apparaissent ici encore des préjugés et des stéréotypes. 

● J'ai beaucoup apprécié ce spectacle qui parlait ouvertement et avec une certaine touche d'humour du racisme latent et des préjugés dans la société française. Les personnages mis en scène  - Kevin Kevin, professeur décalé par rapport à la réalité sociale et culturelle de ses élèves mais amusant, Lorie Lory, policière partiale dans son travail à cause de ses a priori, et Martin-Martin, tiraillé entre le besoin d'appartenance et ses idéaux - font de ce spectacle une pièce militante.

● La pièce ne met en scène que trois personnages. Mais par leurs caractéristiques, ils incarnent des comportements types et de ce fait, sont symboliques. Ils représentent à eux seuls, bon nombre de personnes au sein d’une société, de notre société. On peut être surpris de découvrir au cours de la pièce que la policière et le professeur qui ont des positions très différentes à l’égard de l’Autre (fermeture/ouverture) sont en couple ! Cela paraît peu vraisemblable. Nous voyons pourtant lors d’un dîner qu’ils partagent chez eux qu’ils ne s’écoutent pas, ne communiquent pas réellement. Kevin Kevin parle avec enthousiasme de son « grand projet » et Lorie Lory parle de ses problèmes au travail, dont l’arrestation de Martin Martin. On assiste à un dialogue de sourds qui peut amuser, sembler comique, mais qui est en réalité tragique. Ces deux personnages en couple peuvent symboliser les positions antagonistes qui existent au sein d’une société et cohabitent sans trouver un vrai terrain d’échange, de dialogue.

● J’ai trouvé cette pièce de théâtre très intéressante car je me suis senti concerné par les problématiques abordées (réflexion sur l’identité, la nationalité, les origines, le fait d’appartenir ou non à un pays, le racisme…).

Les thèmes abordés dans la pièce nous concernent tous. Nous sommes tous ces « Gens du pays ». Nous pouvons nous identifier à tel ou tel personnage, à telle ou telle position à l’égard de l’Autre (peur, rejet…). Nous adolescents, nous sommes évidemment particulièrement sensibles à la question de l’identité. Nous sommes à un âge où, comme Martin Martin, nous nous cherchons, hésitons entre des voies qui se présentent à nous. Comme lui, nous sommes en quête de repères et souvent tiraillés entre les différents groupes dans lesquels nous évoluons (famille, amis, école). Comme lui, nous éprouvons le besoin, pour avoir le sentiment d’exister, de nous intégrer à un groupe. Les difficultés auxquelles est confronté Martin Martin peuvent être élargies : on peut penser aux préjugés et discriminations liés à l’identité sexuelle, au genre (ou l’absence de genre) …

● La pièce donne une belle leçon de tolérance, enrichit le regard que nous portons sur l’Autre. Elle soulève chez le spectateur des questions majeures sur l’identité, peut le perturber, le déranger car il entend des propos qui le heurtent ou qu’il a peut-être lui-même déjà tenus. Elle le fait réfléchir et élargit ses perspectives.

● J’ai trouvé intéressante la métaphore des « loups ». A maintes reprises Martin Martin revendique son identité en tant que « loup ». Il exprime ainsi son envie d’affirmer sa présence, de ne plus avoir peur, d’être reconnu et respecté, de ne plus avoir à justifier une identité… La nuit le masque ; la nuit, il peut être libre.

● Les personnages m’ont tous touchée, même s’ils sont très différents. Martin Martin évidemment ! Mais aussi Lorie Lory : elle présente certes un caractère détestable mais, finalement, n’est pas foncièrement mauvaise ; on comprend que ses réactions « racistes » sont liées avant tout à une peur de l’Autre et on la sent dépassée par les événements (« Ils viennent de partout » « Ils nous encerclent » « Je ne reconnais même plus chez moi »). Le professeur a lui aussi quelque chose de touchant : son « Grand projet » fait sourire, mais il part d’une bonne intention !

◊ La mise en scène, la scénographie, les jeux de lumière, les supports sonores

● Au début du spectacle, on peut être un peu dérouté car l’intrigue ne se déroule pas de façon chronologique, linéaire. Différents temporalités et/ou lieux se croisent : la nuit, avec la meute des « Loups », au commissariat, en classe au collège, dans la maison où habitent Kevin Kevin et Lorie Lory (dont on découvre, à notre grande surprise, qu’ils sont en couple). Les différents lieux et temporalités cohabitent sur le plateau. On passe rapidement de l’un(e) à l’autre ; le(s) personnage(s) concerné(s) par une scène se fige(nt) comme si on faisait un arrêt sur image et quelques mètres plus loin, une autre scène débute. Les dialogues sont interrompus et poursuivis un peu plus tard (une réplique peut donc trouver sa suite seulement quelques minutes après). Ces changements sont accompagnés par les changements de lumière : on plonge la scène achevée dans l’obscurité et on éclaire la scène qui débute. Peu à peu, le spectateur comprend le principe sur lequel repose la pièce et parvient aisément à suivre l’intrigue.

● J’ai trouvé intéressant le caractère fragmenté de la pièce, le passage d’une scène à une autre. Cela met très bien en relief le tiraillement de Martin Martin au sujet de son identité. Ce procédé participe aussi au dynamisme de la pièce.

● La structure fragmentée de la pièce, le passage d’un temps, d’un lieu à un autre a conduit le metteur en scène, Laurent Crovella, à faire le choix d’une scénographie épurée et plus suggestive ou symbolique que réaliste. On voit effectivement, côté cour, un empilement de tables avec des plateaux en verre sur lesquelles se déplace Martin Martin créant une dynamique particulière. Cet empilement de tables peut suggérer la « zone » où Martin Martin rejoint les Loups. Il semble faire écho aussi à la structure de la pièce conçue comme une superposition de scènes. Les nombreux déplacements de Martin Martin sur ces tables semblent dire sa difficile quête d’identité (il va et vient, monte et descend…). Au-delà, ces tables en verre contribuent à rendre le plateau vivant en permettant de jouer avec la lumière, de créer des reflets, des effets d’ombres. Ces jeux entre ombre et lumière évoquent eux aussi, à leur manière, les hésitations de Martin Martin sur son identité, ses différentes « vies » (vie diurne à l’école, vie nocturne avec les Loups).

● La sobriété de la scénographie permet de se centrer sur les comédiens et le texte. Son caractère abstrait favorise l’imagination du spectateur. Il imagine les différents lieux. Les supports sonores (voix off de la meute de Loups) favorisent eux aussi l’imagination. Les Loups ne sont jamais présents sur le plateau. On les imagine. Par cette absence, ils peuvent aussi se charger de significations multiples. Ils peuvent certes représenter une bande de jeunes tentés par des actes de délinquance, mais leurs voix peuvent aussi suggérer les différentes voies qui s’offrent à nous lorsque nous tentons de nous construire une identité.

◊ La performance des acteurs

● La structure de cette pièce et la construction du dialogue exigent une grande concentration de la part des comédiens. On passe en effet rapidement d’une scène à une autre ; on joue, on se fige, on rejoue… On reprend le dialogue là où il était resté en suspens… De ce point de vue notamment, la performance des acteurs est remarquable. Le jeu du comédien qui jouait Martin Martin est particulièrement impressionnant puisqu’il intervient dans de très nombreuses scènes et passe d’un lieu, d’un temps, d’un dialogue à un autre avec beaucoup de souplesse et de fluidité.

● Le jeu très physique et très expressif (presque clownesque) du professeur est tout simplement incroyable ! Ses interventions sur le plateau sont très « jouissives ».

● Le jeu de la comédienne qui incarnait la policière est intéressant par sa justesse. Elle a en effet réussi à susciter en moi la détestation à l’égard de son personnage. Lors de notre échange à l’issue de la représentation, elle a reconnu qu’il n’est pas facile de jouer une femme raciste, mais a affirmé qu’un acteur doit être capable de jouer n’importe quel rôle, même si le caractère du personnage est détestable ou aux antipodes de sa propre personne.